« La Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication n’a pas les moyens de contrôler les médias sociaux en ce temps de période électorale », entretien avec Wenceslas Mahoussi, enseignant en Sciences de l’information et de la communication à l’Université d’Abomey-Calavi

« La Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication n’a pas les moyens de contrôler les médias sociaux en ce temps de période électorale », entretien avec Wenceslas Mahoussi, enseignant en Sciences de l’information et de la communication à l’Université d’Abomey-Calavi

WATHI est allé à la rencontre de Wenceslas Mahoussi, enseignant en Sciences de l’information et de la communication à l’Université d’Abomey-Calavi. Dans cet entretien, il aborde la question de la communication digitale et les réseaux sociaux dans la campagne électorale à venir.

Le début de la campagne électorale de la présidentielle de 2021 est prévu pour le 26 mars. Mais elle a déjà commencé sur les réseaux sociaux. Quel regard portez-vous sur ces plateformes et les acteurs présents ?

Laissez-moi un peu vous faire la typologie des acteurs du Web au Bénin. Il y a d’abord les influenceurs qui au minimum, ont mille personnes qui les suivent. Ce sont des journalistes ou des  personnalités de la société civile. Il y a ensuite les web activistes qui défendent une cause.

Les politiques les sollicitent. Les community manager sont derrière pour promouvoir les marques et gérer les publicités y compris celles des hommes politiques. Nous avons les web journalistes, ceux-là qui détiennent des médias digitaux et les cyberjournaux. Ils sont de vrais journalistes et des professionnels avertis.

Enfin, nous avons les relayeurs ou « partageurs ». Ici, on les appelle les « Klébés ». Les Klébés sont des nouveaux « agents médiatiques » présents sur Internet, ils relayent tout ce qui leur tombe sous la main sans discernement en période électorale. Ils ne veulent pas savoir si c’est un brulot ou une information qui va créer des remous au sein de la population. Ce sont les plus dangereux. Ils n’ont pas la responsabilité sociétale ni sociale d’un web journaliste.

Les gens n’ont pas peur pour autant de donner leur opinion sur les réseaux sociaux. Vous savez, cela fait déjà 10 ans qu’Internet et les réseaux sociaux ont joué un rôle prépondérant dans l’élection dans notre pays. Déjà en 2011, il y avait déjà des milliers de Béninois sur Internet. Aujourd’hui, vous avez ne se reste que sur Facebook uniquement, au moins 1 million de Béninois.

Si nous tenons compte de nos compatriotes à l’étranger, ils sont des centaines de milliers aussi qui sont connectés sur les pages béninoises. Ils suivent l’actualité au Bénin. Donc tout ce beau monde participe à l’animation de la vie politique sur les réseaux sociaux. Et c’est de grands débats qui s’y mènent. Aujourd’hui, il y a une sorte de polarisation.

Il y a d’un côté, ceux qui sont pour le pouvoir et qui le défendent et de l’autre côté, les opposants. On observe ainsi de plus en plus des contenus de personnes Lambda, d’un laboratoire qu’on ne connait pas et qui partage dans l’opinion publique en ligne, des informations parfois erronées, fausses pour créer un débat sur le contexte électoral par exemple. Il faut faire très attention.

Quelles sont les thématiques qui dominent les échanges et discussions sur Internet ?

Le premier sujet concernait la question du parrainage. Le deuxième sujet est la prorogation du mandat du chef de l’État au-delà du 6 Avril et le troisième sujet, c’est la révision de la constitution elle-même. Sur les réseaux sociaux, les opposants sont dans leur logique. Ils ont polarisé les discussions autour de la constitution révisée nuitamment. L’opposition parle sur les réseaux sociaux de constitution « halloween ».

Pour elle, cette constitution doit être remise en cause. Les opposants parlent des démarches qu’ils ont menées à savoir la saisine de la Cour africaine des droits de l’homme. Tout ceci n’a pas abouti. Ensuite, le parrainage. La loi sur le parrainage découle de la révision de la constitution qui découle de la loi électorale. Cette stratégie-là n’a pas trop pris.

Maintenant au dernier moment, ils ont parlé du dépôt des candidatures le 4 février. Ils estiment qu’on n’a pas voulu leur délivrer le parrainage. La nouvelle actualité, c’est l’authentification du parrainage. Le député Tidjani Affo Obo alias Souwi estime sur la toile que les responsables de son parti ont confisqué son parrainage. Il ne sait pas où est passé son parrainage. Il est même allé jusqu’à saisir la cour constitutionnelle.

C’est un peu comme si les opposants veulent jouer toutes leurs cartes en même temps. Maintenant, ils s’attaquent à la prorogation du mandat du chef de l’Etat. Pour eux, au 5 avril à minuit, le président n’est plus légitime. Or la constitution révisée permet une prorogation jusqu’au 23 mai. Globalement c’est cela le débat.

Le député Tidjani Affo Obo alias Souwi estime sur la toile que les responsables de son parti ont confisqué son parrainage. Il ne sait pas où est passé son parrainage

Aujourd’hui, personne ne parle de projet de société. On ne connait pas les idées fortes des uns et des autres. Nous sommes déjà dans la période de précampagne. On sait juste que le président de la République, lors de sa tournée qu’il a faite du 12 novembre au 12 décembre, et qu’il a poursuivi en début janvier 2021, a parlé de renaissance. Le mot renaissance est sorti.

Le second quinquennat va donc tourner autour de la renaissance, de la démocratie, de la liberté et la bonne gouvernance. Chez les opposants, le discours c’est restaurer la démocratie au Bénin, restaurer les libertés. C’est un peu comme si le chef de l’Etat a pris les opposants aux mots lors de sa tournée. Le président de la République veut être garant de ce que l’opposition réclame.

Aujourd’hui, personne ne parle de projet de société. On ne connait pas les idées fortes des uns et des autres. Nous sommes déjà dans la période de précampagne

Le chef de l’État dit aux opposants « prenez moi aux mots ». Je suis la démocratie, la liberté mais nous allons ajouter s’il vous plait la bonne gouvernance. Mais il ne faut pas confondre le virtuel à la réalité des choses. Voyons un peu le biais.

Selon le dernier rapport 2019 de l’ARCEP, 1 Béninois sur 2 est connecté à un Smartphone donc à internet et WhatsApp. Sur l’élection présidentielle, les gens font même des vocaux en langue locale pour participer au débat. Mais où est passé le reste de l’électorat. Il vaque tranquillement à leurs occupations sans participer à ce qui se passe sur la toile.

Comment séparer la communication gouvernementale et celle du candidat Patrice Talon ?

Il y a une cellule digitale à la présidence qui est bien organisée avec une chaine d’acteurs. Ils font même des émissions. Je ne sais pas comment les opposants eux se préparent. Globalement, on a l’impression que le pouvoir en place indépendamment de la candidature de Patrice Talon ne cédera pas sur le terrain des médias sociaux. Ils ont une stratégie claire sur les réseaux sociaux. En mai 2019 pour les législatives, c’était déjà le cas, en 2020 pareille pour les communales et en 2021.

L’opposition doit revoir sa stratégie. Elle doit recentrer le débat et se mettre ensemble au lieu de disperser ses forces. Le pouvoir a un duo, l’opposition en a deux. Arrêtons le dilatoire et parlons du concret.

Croisons les projets de société. Tel que la justice fonctionne, il faut des réformes. Sur l’agriculture, le commerce, il faut de vrais débats. Ce sont des questions sur lesquelles on attend les candidats.

En termes de communication politique, le chef de l’Etat est en avance sur ses adversaires politiques. Avant même qu’ils n’arrivent à balancer une information, il leur oppose une nouvelle stratégie. Et on ne s’en sort pas.

Le dernier rapport de Afro baromètre montre que l’opinion publique ne croit pas aux opposants ni même aux partis de la mouvance. Donc il faut poser les vrais débats simplement sinon, rien ne va changer dans le quotidien du Béninois.

Sur les réseaux sociaux, la campagne est déjà lancée avec des logos, visuels et autres affiches. Le numérique a pris une place importante dans la communication. Comment les médias traditionnels vont cohabiter avec les médias sociaux ?

Les médias traditionnels sont dans la logique de l’institution de régulation à savoir la Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication. Elle a sorti une décision pour interdire à ces médias certains contenus en rapport avec la politique pendant la période préélectorale. Mais à l’heure où je vous parle, la même HAAC est en session ordinaire. L’un des points inscrits à l’ordre du jour est l’autorisation des médias en ligne et la mise en œuvre de la télévision numérique terrestre.

La Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication est en retard sur les questions de son temps. Elle n’a pas les moyens de contrôler les médias sociaux en ce temps de période électorale. C’est un espace libre même si avec le code du numérique, on ne peut plus parler d’espace de non-droit.

Avec les cas de recrudescence de Covid-19, la HAAC a instauré pendant les communales une campagne exclusivement médiatique où les acteurs viennent simplement délivrer leur message aux populations et repartent. L’enjeu cette fois-ci permet-il de procéder ainsi ?

La campagne exclusivement médiatique reste sur les réseaux sociaux, Internet et autres. Si cette fois-ci dans l’ensemble, ce sera encore le même procédé, alors là, il s’agit d’une campagne cosmétique qui retranche quelque chose au débat. Il serait intéressant d’aller vers les populations pour constater leurs désidératas.

Le débat tel qu’il se fait sur les réseaux sociaux est « brouillé et brouillon ». Il y a une guerre de ping-pong. L’opposition veut publier des captures d’écran sur l’authenticité des parrainages. Ce n’est pas ce dont le peuple a besoin. Dans cette élection, il n’y a pas de lisibilité dans le débat. Il faut un débat sain. Je dirai également à ceux qui ont appris le métier de journaliste et exploitent les canaux digitaux, qu’ils doivent redoubler d’ardeur et de professionnalisme pour se distinguer des autres acteurs qui évoluent sur la toile.


Crédit photo : vote229.org

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