« Il y a un lien entre l’accessibilité des voies et la rentabilité de la saison agricole », entretien avec Nansomme Orou Soré, technicien agricole et gérant de l’Union communale des producteurs de Banikoara (UCP) au Bénin

« Il y a un lien entre l’accessibilité des voies et la rentabilité de la saison agricole », entretien avec Nansomme Orou Soré, technicien agricole et gérant de l’Union communale des producteurs de Banikoara (UCP) au Bénin

Nansomme Orou Soré

Quelles sont les spécificités de la commune de Banikoara ?

Banikoara a été érigée en commune par la loi n°97-028 du 15 janvier 1999 portant sur l’organisation de l’administration territoriale de la République du Bénin. Elle comprend dix arrondissements à savoir Banikoara, Founougo, Gomparou, Goumori, Kokiborou, Kokey, Sompérékou, Soroko, Toura et Ounet.

Située au Nord du Bénin dans le département de l’Alibori, la Commune de Banikoara est limitée au Nord par la Commune de Karimama, au Sud par les Communes de Gogounou et de Kérou (département de l’Atacora), à l’Est par la Commune de Kandi et à l’Ouest par le Burkina-Faso. Elle s’étale sur la Latitude 10°50 et 11°45 Nord et la longitude 2° et 2°55 Est. En moyenne, la température à Banikoara est de 27,5°C.

Son climat est de type soudano sahélien avec une pluviométrie moyenne de 850 mm. On y distingue deux saisons bien tranchées : une saison de pluie de mai à octobre et une saison sèche de novembre à avril.

Banikoara fait partie des 05 communes ayant rejoint en 2013, le rang des localités disposant d’au moins 200.000 habitants passant ainsi le cap des 246 575 habitants. La population qui connaît un accroissement de 4,51 % par an est très diversifiée et comprend une trentaine de groupes socio-culturels dont les plus importants sont : les Baatombu et les Fulbé.

Un grand chasseur d’éléphant du nom de Bani Gansé découvrit l’actuel territoire de Banikoara, descendant des « Naro ». Les caravaniers Songhaï ou Sonraï en route pour la « Gold Coast », actuelle République du Ghana, firent du hameau que Bani Gansé créa, un lieu de transit qu’ils dénomment Banikouara ou village de Bani en leur langue. La transcription phonétique française de l’expression originelle Banikouara en Sonraï ou Bani n’kparou en Bariba a donné «Banikoara » sous laquelle s’écrit aujourd’hui le nom de cette contrée. Les langues les plus parlées sont le Bariba et le Fulbé.

Banikoara possède tous les facteurs pour un développement harmonieux. Première commune sur le plan de la production du coton, Banikoara est, sans aucun doute, le cœur de l’or blanc béninois. Avec une impressionnante production céréalière et représentant l’une des principales voies d’accès au parc National W, cette commune a un potentiel agricole et touristique à valoriser. Les attraits du tourisme sont de plusieurs ordres :

  • Le parc régional W
  • Le paysage de juillet à août avec des champs du fameux or blanc qui s’étalent à perte de vue
  • La chute d’eau de Koudou à Founougou
  • Les campements de chasse
  • La chasse sportive dans la zone cynégétique
  • La Gaani, fête identitaire des Baatombu
  • La mare d’Alfakoara et « le site des éléphants »
  • Les mythes et réalités de Marou
  • La cité des « WASSANGARI »
  • La ferme de Batran
  • 220 000 ha de forêt classée

Le Parc W, la Réserve de Biosphère Transfrontalière Bénin-Niger-Burkina-Faso, patrimoine mondial de l’UNESCO occupe 2.235km2 soit plus de 49% de la superficie totale de la commune. Avec la mise en œuvre du Plan d’Intervention Prioritaire de réhabilitation et de développement du complexe W, la commune entend, à la fin des travaux, dépasser en termes de visiteurs le parc national de la Pendjari qui en accueille actuellement 7000 chaque année. Malgré ce potentiel touristique, l’économie locale ne bénéficie pas encore des potentialités de ce site touristique.

Banikoara possède tous les facteurs pour un développement harmonieux. Première commune sur le plan de la production du coton, Banikoara est, sans aucun doute, le cœur de l’or blanc béninois

La capacité économique de la commune est assez grande. L’activité principale exercée dans la zone est l’agriculture. Elle occupe plus de la moitié de la population. L’industrie manufacturière représente 7,33% des activités. Le commerce est assuré essentiellement par les Yoruba, les Ibo et les Burkinabé.

L’exportation du bois de feu est assez développée mais la pêche pas assez. Le marché où se côtoient marchands peuhl et Dendi a lieu tous les trois jours.

Dans cette région, les femmes peuhles stupéfient le quidam par leur esthétique colorée et raffinée, les bergers vêtus de bleu électrique portent un sac chanel blanc, les Bariba organisent encore de somptueuses parades équestres.

Banikoara se pare fièrement des attraits du patrimoine de l’aire culturelle Baatonou, Boo et autres. Elle partage la fête identitaire Gaani, empreinte des attributs de la royauté, avec ses autres communes sœurs du département de l’Alibori.

Les chevaux, sous la douce domination des cavaliers et au rythme des tambours sacrés, donnent à voir d’incroyables gymnastiques. Magnifier dans toute sa splendeur traditionnelle par les gardiens de la tradition orale que sont les griots Ganku et Barobu, ou encore la cérémonie de la Kayéssi, l’empire du Baru Tem occupe une place importante dans le décor culturel national.

La commune de Banikoara abrite également un lycée technique où l’on forme chaque année des centaines de jeunes dans les filières de l’agriculture et de l’élevage.

Quels sont les principaux défis de la commune de Banikoara?

Pour une région à fort potentiel agricole comme Banikoara où en plus du coton, la production de céréales est excédentaire, le principal défi reste l’accès à des marchés d’écoulement rémunérateurs.

Le gouvernement s’occupe du coton seul à travers l’Agence interprofessionnelle de Coton (AIC). Il n’aide pas les producteurs de riz, de maïs, de soja ou encore de sorgho, à s’en sortir. Peu importe la quantité produite de coton, les débouchés sont garantis. Il y a des usines qui sont là pour recevoir la production. Ceux qui ne produisent pas le coton sont des laissés-pour-compte.

Le marché informel se présente parfois comme la seule solution qui s’offre aux producteurs pour écouler les produits vivriers. Si un agriculteur trouve un marché rémunérateur, il peut vendre son maïs  à 150,  160  voire à 170 FCFA le kilogramme. Avec ce montant, le producteur règle ses dettes et il lui reste un surplus pour aborder sereinement la campagne prochaine. Dans l’informel, ce prix chute à 90fcfa voire 60fcfa le kilogramme.

Ce prix de vente ne permet même pas de couvrir les crédits pour l’achat d’intrants. Beaucoup de producteurs sont actuellement en déficit à cause du manque de débouchés. La campagne prochaine, ces producteurs vont produire en faible quantité ou ils ne produiront pas du tout.

Peu importe la quantité produite de coton, les débouchés sont garantis. Il y a des usines qui sont là pour recevoir la production. Ceux qui ne produisent pas le coton sont des laissés-pour-compte

Pour le projet des cantines scolaires, les collaborateurs du programme alimentaire mondial se sont rapprochés de nous après avoir constaté une pénurie de vivres au niveau des magasins des cantines scolaires ; mais quand ils sont partis ils ne sont plus revenus.

La fermeture des frontières à cause de la crise sanitaire de la covid-19 a eu également un impact sur les bénéfices agricoles. Les producteurs ne s’en sont pas encore remis. Les prix des produits agricoles sont dérisoires lorsque les frontières ne sont pas ouvertes pour en permettre l’acheminement. Si les commerçants qui viennent acheter ne vendent pas, ils ne reviennent plus ou carrément refusent d’acheter désormais au bon prix.

Parlez-nous un peu du circuit informel des intrants agricoles et son lien avec l’accaparement des terres ?

Il faut que les agriculteurs prennent conscience de la situation actuelle. Les étrangers viennent de plus en plus acheter nos terres à vil prix. Il y a des producteurs, quand ils prennent les intrants agricoles, c’est pour aller les brader dans le circuit informel au lieu de les utiliser pour les champs.

En fin de campagne agricole, la valeur de leur production n’arrive pas à couvrir les crédits sur les intrants. Etant à découvert, ils sont obligés de vendre une partie de leurs terres à des expatriés pour combler la différence.

Or, le premier facteur pour produire c’est la terre. Si les étrangers s’accaparent des terres agricoles, c’est à notre capacité à nous nourrir qu’ils s’en prennent. Si cela continue, il ne restera que la voie de l’exode pour les jeunes producteurs.

La fermeture des frontières à cause de la crise sanitaire de la covid-19 a eu également un impact sur les bénéfices agricoles. Les producteurs ne s’en sont pas encore remis. Les prix des produits agricoles sont dérisoires lorsque les frontières ne sont pas ouvertes pour en permettre l’acheminement

L’action des Commissions de gestion foncière (COGEF) auprès des communes n’est pas perceptible. Ici, à Banikoara, on a besoin que ce dispositif soit opérationnel afin de protéger les terres agricoles. L’Union communale des producteurs a noté des sensibilisations au grand public. Il faut poursuivre sur cette lancée en donnant les moyens à la COGEF.

Sur le plan de l’élevage, Banikoara occupe le premier rang en  têtes de bovins. Entre éleveurs et agriculteurs, comment se passe la cohabitation ? 

Banikoara a perdu son rang de leader de l’élevage à cause de la production cotonnière extensive. La poussée démographique et l’agriculture extensive ont des conséquences négatives sur l’élevage.

Nous continuons de subir les affres de la transhumance avec des pertes en vies humaines. L’année dernière, nous n’avons même pas pu faire un bilan. À partir de mars, et avril, ce démon vient hanter la localité. C’est pendant la saison pluvieuse que les conflits entre éleveurs et agriculteurs font rage dans la commune.

Les agriculteurs n’aiment pas laisser les couloirs de passage, les aires de pâturage et de vaccination. À présent, la municipalité est à pied d’œuvre dans les zones de floraison, de concert avec les chefs d’arrondissements, pour procéder à la délimitation des couloirs de passage, des aires de pâturage et de vaccination. Les producteurs sont invités à ne pas occuper  les espaces concernés par la transhumance.

Banikoara a perdu son rang de leader de l’élevage à cause de la production cotonnière extensive. La poussée démographique et l’agriculture extensive ont des conséquences négatives sur l’élevage

Qu’est-ce qui change dans la vie de Banikoara en rapport avec ses belles performances successives en matière de production cotonnière ?

L’Etat est responsable de l’injustice dans le développement de la commune de Banikoara. Présentement, les voies sont dégradées. Toutes les voies internes sont impraticables. Avec notre réputation de bassin cotonnier, le gouvernement devrait nous « chérir ». Banikorara est également le premier producteur de Maïs. Lors de l’exportation des produits agricoles, vous voyez des véhicules qui tombent avec des chargements de coton.

Le véhicule se renverse dans la brousse et prend feu avec des débris. Et quand ces accidents surviennent, on est obligé de jeter une partie du coton… Ce sont des manques à gagner pour le producteur.

Il y a un lien entre l’accessibilité des voies et la rentabilité de la saison agricole pour les producteurs. Nous gagnons chaque année le championnat national de la production cotonnière, mais les voies d’accès pour écouler nos produits n’existent pas.

La mairie fait ce qu’elle peut pour améliorer les pistes de desserte rurale. Les autorités communales peuvent construire des ouvrages de franchissement, mais elles n’ont pas les moyens d’entretenir complètement une voie.

Avec notre réputation de bassin cotonnier, le gouvernement devrait nous « chérir ». Banikorara est également le premier producteur de Maïs. Lors de l’exportation des produits agricoles, vous voyez des véhicules qui tombent avec des chargements de coton

Les problèmes d’éducation, de santé et d’assainissement des centres urbains captent tout le budget de la municipalité. Pendant la saison pluvieuse, quand tu as une parturiente avec toi, elle risque d’accoucher sur la voie ou de décéder avant que tu n’arrives à destination.

Comment appréciez-vous l’accès à l’électricité dans la commune ?

Le courant est une denrée rare à Banikoara. Une nuit avec l’électricité, deux nuits dans le noir, c’est notre quotidien ici. Il nous arrive même de rester quatre nuits sans énergie. Actuellement, le raccordement en électricité de Banikoara vient du département de l’Atacora, soit une distance de 192,2 kms et passe par les 2KP (Kouandé, Kérou et Péhunco) avant de se retrouver dans nos maisons. S’il y a une panne dans ces communes, c’est Banikoara qui en souffre.

L’implantation des unités industrielles, qui reste un défi au plan agricole, ne peut se concrétiser dans les conditions actuelles de manque d’énergie électrique au niveau de la commune.

Il faut reconnaître que la nouvelle administration communale est en train de lutter pour que le ministère de l’énergie puisse nous raccorder directement sur la ligne de Kandi, chef-lieu de notre département. Si ces travaux se réalisent, en cas de souci, les services pourront dépanner plus rapidement notre commune.

Pour une commune comme Banikoara, qui a l’agriculture dans l’âme, quelle place l’innovation occupe-t-elle ? 

La culture attelée reste dominante. A l’échelle départementale, moins d’1 % des ménages pratique la mécanisation agricole. Au niveau de Banikoara, la motorisation est encore embryonnaire. C’est loin d’être ce qu’on peut espérer voir dans une commune qui a une surface agricole si importante pour l’économie nationale.

Actuellement, le raccordement en électricité de Banikoara vient du département de l’Atacora, soit une distance de 192,2 kms et passe par les 2KP (Kouandé, Kérou et Péhunco) avant de se retrouver dans nos maisons. S’il y a une panne dans ces communes, c’est Banikoara qui en souffre

Les producteurs se sont lancés, il y a quelques années, dans ce crédit mais au compte-gouttes, la mécanisation nécessitant un lourd investissement. Pour démarrer la campagne agricole, il faut faire des révisions aux machines, changer des pièces. Par ailleurs, le coût d’acquisition des machines agricoles n’est pas subventionné par l’Etat. Une telle mesure serait la bienvenue pour accompagner les producteurs.

Est-ce que l’Union communale des producteurs sensibilise suffisamment les acteurs sur les conséquences des pesticides ?

On plante des pieds de teck, d’anacarde ou de manguiers dans les domaines qui sont dégradés. Les producteurs savent que quand ils seront vieux, ils devront s’asseoir sous des arbres pour conter des histoires à leurs petits-enfants.

Mais ce ne sont pas les produits chimiques seuls qui dégradent les sols. La dégradation de la qualité des terres est due, entre autres, à la pratique de la monoculture dans le champ sur plusieurs années.

Le Coton seul ne permet pas de faire une rotation des cultures. Normalement, si cette année on met les graines de coton dans le sol, l’année qui suit on varie, en cultivant le soja, le riz ou le maïs. En vue de maintenir la fertilité des terres, l’UCP préconise aux producteurs de recycler, dans les sols cultivés, les résidus de récolte. Cela tient lieu d’engrais organiques pour la régénération des sols.

Quelle est la situation des jeunes à Banikoara ?

Il y a un manque criant de centres de loisirs adéquats pour l’épanouissement de la jeunesse dans la commune de Banikoara. Le gouvernement est en train de nous construire un stade omnisports aux normes internationales ; là où on peut jouer une coupe d’Afrique des nations.

Nous sommes très fiers de faire partie aujourd’hui des 22 communes dans lesquelles est en cours la construction de ces infrastructures sportives. La mairie s’investit de plus en plus, de son côté, dans la construction des centres de loisirs dans chaque arrondissement.

Les résultats au plan national font ressortir que 27 % des enfants de 6-14 ans n’ont jamais été scolarisés (exclusion stricte). C’est dans notre contrée que cette situation est la plus accentuée (65 %).

Le programme des cantines scolaires améliore le taux de scolarisation des filles. Si sur cinq filles, à peine une achève le primaire, on peut espérer un changement progressif. Les cantines scolaires augmentent le nombre d’enfants scolarisés au niveau des ménages.

Selon l’étude sur la capitalisation des acquis des projets de renforcement du Leadership politique féminin réalisée en 2019, le département de l’Alibori compte 74693 ménages agricoles dont seulement 4070 sont dirigés par des femmes. Comment prendre en compte le genre dans la production locale à Banikoara qui détient dans ce département, le plus grand effectif de ménages agricoles ?

Les femmes mariées n’ont pas le droit d’accéder à la terre agricole. C’est uniquement sous le couvert de leur mari qu’elles peuvent avoir des surfaces à emblaver. Surtout pour l’accès aux intrants agricoles, c’est l’homme qui doit représenter la femme. Si les femmes n’ont pas accès aux engrais, elles ne peuvent pas produire. Selon la culture locale, seul l’homme est autorisé à avoir un grenier de produits vivriers.

Il est difficile pour la femme de revendiquer une participation égale à la production agricole. Elle joue un rôle d’accompagnatrice. L’homme est le chef de ménage et il a l’exclusivité de la production des vivres tels que le sorgho, le maïs, le mil et autres. L’apport de la femme se limite aux condiments, c’est-à-dire à la culture des plantes potagères. C’est quand la femme est veuve, qu’elle peut prétendre être chef de ménage agricole. Pour ces cas, on essaie de réserver un traitement équitable dans l’approvisionnement en intrants.

Comment entrevoyez-vous l’avenir de Banikoara ?

La commune de Banikoara dispose de nombreux bas-fonds aménageables. Elle est censée posséder près de 2148Km2 de terres cultivables soit 48,15 % de la superficie totale des terres. La désertification qui gagne sérieusement du terrain a érodé cette superficie. Il faut commencer par œuvrer sérieusement pour l’agriculture intensive. Produire sur de petites superficies et avoir de grands rendements est aujourd’hui un défi important à relever par la commune.


Crédit photo : cappfm.com

 

Nansomme Orou Soré

Nansomme Orou Soré est un technicien agricole. Il est le gérant de l’Union communale des producteurs de Banikoara (UCP), la plus vieille organisation locale des producteurs au Bénin.

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