«Il faudra travailler à réconcilier certains Béninois avec le vote et à redonner aux élections ce caractère festif qui a toujours prévalu dans le passé», entretien avec Pamela Agbozo, assistante de recherche au Civic Academy For Africa’s Future

«Il faudra travailler à réconcilier certains Béninois avec le vote et à redonner aux élections ce caractère festif qui a toujours prévalu dans le passé», entretien avec Pamela Agbozo, assistante de recherche au Civic Academy For Africa’s Future

WATHI est allé à la rencontre de Pamela Agbozo, spécialiste de l’action publique et assistante de recherche au Civic Academy For Africa’s Future (CiAAF). Cette organisation est un cadre de réflexion et de débat sur les transformations politiques, socio-économiques, le devenir et l’avenir du Bénin et de l’Afrique. Dans cet entretien, elle analyse la relation entre le nouveau président élu et son opposition.

Quelles leçons tirez-vous de la présidentielle du 11 avril 2021

Une fois encore, la réputation du Bénin comme un laboratoire de la démocratie a été écorchée par le cycle de violence qui a émaillé le processus électoral. Par le passé, le ton pouvait monter dans les échanges entre acteurs politiques, mais en arriver à un déferlement de violences physiques est plutôt rare dans les habitudes du Bénin. Les acteurs politiques n’ont pas su éviter ce qu’on pressentait, comme une fracture sociale depuis que la date de l’élection a été retenue. Il faut travailler à ce que la violence ne soit plus présente dans nos processus électoraux.

L’une des grandes leçons également, c’est le taux de participation. Depuis les législatives de 2019, la bonne pente sur laquelle nous étions en ce qui concerne la participation des citoyens au vote connait un manque d’intérêt.

Aujourd’hui, tout porterait à croire que certains Béninois ont une aversion pour le vote parce que tout parait jouer à l’avance ou parce qu’ils ne s’identifient pas aux candidats en lice pour la présidentielle.  Ou tout simplement, la peur de la violence fait que certains choisissent de ne pas voter. Cet état de choses remet en cause le travail fait sur des années pour faire comprendre aux Béninois l’importance de leur participation au scrutin à travers le vote.

Les acteurs politiques n’ont pas su éviter ce qu’on pressentait, comme une fracture sociale depuis que la date de l’élection a été retenue. Il faut travailler à ce que la violence ne soit plus présente dans nos processus électoraux

Nous étions habitués par exemple au soir de la proclamation des résultats à noter un suspense au niveau des ménages suivi d’un élan populaire dans les rues après que le nom du vainqueur ait été dévoilé.

Il faudra travailler à réconcilier certains Béninois avec le vote et à redonner aux élections ce caractère festif qui a toujours prévalu dans le passé.

 

Quelles seront les relations entre le pouvoir et l’opposition après ce scrutin ?  

Des relations difficiles. Nous avons un pouvoir qui s’en tient strictement au cadre légal avec la loi n°2019-45 du 25 novembre 2019 portant statut de l’opposition.

Nous savons tous que le jeu politique n’est pas fait pour être tendre avec l’adversaire. Toutefois, si nous voulons voir émerger un dialogue fructueux, il faudrait que les parties en conflit acceptent de faire des concessions. Faire jouer tout le temps l’argument de la légalité en omettant le consensus en tant que valeur en politique, ne favorise pas la cohésion recherchée.

L’enjeu aujourd’hui pour l’opposition est de pouvoir fédérer les énergies autour du chef de file pour parler d’une seule voix dans le rapport de force avec le chef de l’Etat

Il est vrai que juste après les élections, le chef de l’Etat a nommé le chef de file de l’opposition. Mais c’est devenu impossible pour les autres acteurs qui contestent le cadre légal des élections d’exister dans un tel contexte.

L’enjeu aujourd’hui pour l’opposition est de pouvoir fédérer les énergies autour du chef de file pour parler d’une seule voix dans le rapport de force avec le chef de l’Etat. Est-ce que la figure qui représente les opposants actuellement a les ressources nécessaires pour faire adhérer les autres forces à sa vision et à son programme ? Attendons de voir si elle pourra relever ce défi.

 

Que pensez-vous des accusations d’instrumentalisation politique de la justice ?

C’est très nouveau pour les Béninois d’être ainsi confrontés à une vague d’arrestations dans le cadre d’un scrutin présidentiel.

Avec les premières affaires qu’a connues la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET), elle a été perçue comme un instrument judiciaire de pression sur l’opposition. Et qu’une voix interne à la maison justice s’élève pour dire qu’elle est instrumentalisée, est venue conforter la défiance de l’opposition vis-à-vis de cette institution. D’office, on est tenté de donner une onction d’innocence à tous ces acteurs politiques que la Cour a jugés ou qu’elle aura à juger dans le cadre des violences électorales.

C’est très nouveau pour les Béninois d’être ainsi confrontés à une vague d’arrestations dans le cadre d’un scrutin présidentiel

Il faudra travailler encore plus les prochains jours, à montrer une séparation claire des pouvoirs exécutif et judiciaire.

 

Comment jugez-vous la participation de la société civile dans le processus électoral ?

La plateforme électorale des organisations de la société civile a mené une fois encore à bien, la mission qu’elle s’est assignée depuis des années dans le processus électoral. À travers l’observation du scrutin et « la salle de situation électorale », elle a remonté habilement les incidents pour traitement afin que des solutions soient apportées à temps. Grâce à cette présence de la société civile sur le terrain, le déroulement du scrutin a pu être amélioré par endroits et les incidents de fraudes ou de violences signalés pour une prise en charge par les autorités compétentes.

Etant donné le contexte du scrutin où la réélection du président sortant relevait de l’évidence, l’on pourrait se demander si la veille citoyenne par la société civile était nécessaire. Mais il faut retenir que la société civile a toujours joué un rôle important dans tous les processus électoraux au Bénin et qu’elle travaille en étroite collaboration avec les autres parties prenantes pour des élections crédibles.

Quand la société civile parle d’une même voix, elle joue mieux son rôle de veille électorale

Pour cette élection présidentielle, la société civile a manqué d’unanimité dans les déclarations. C’est un écueil sur lequel, la société civile devrait travailler les années à venir pour renforcer la crédibilité de sa mission dans le cadre des processus électoraux. Quand la société civile parle d’une même voix, elle joue mieux son rôle de veille électorale.

 

Quels sont les défis du second mandat du président Patrice Talon ?

Le défi majeur, c’est de pouvoir composer avec tous les acteurs. Le président de la République doit poser un acte fort. Il semble avoir tendu la perche en nommant le chef de file de l’opposition, en demandant à l’opposition de jouer son rôle en étant formellement constituée. Mais cela ne suffit pas.

Tout le monde est d’accord avec l’assainissement de l’environnement politique. Le problème, c’est qu’on a l’impression que tout a été conduit de façon à avoir le second mandat. Maintenant, il faut travailler à effacer les frustrations, à ce que les réformes puissent porter des fruits, qu’on sente que l’objectif n’était pas uniquement le jeu politique.

J’espère vraiment que ce mandat sera placé sous le signe de la justice financière et la redevabilité qui doivent être au cœur de la gouvernance publique au Bénin. Un signal a été donné avec la mise en place de la Cour des comptes. Il faut à présent doter cette cour de moyens adéquats afin qu’elle fasse son travail en toute liberté, en toute transparence puisqu’elle est appelée par ailleurs, à contrôler le financement public des partis politiques.

La bonne gouvernance, c’est aussi l’éducation et la jeunesse. Les enfants qui ne sont pas dans le système éducatif formel ne bénéficient pas d’une offre alternative d’éducation. En dehors de l’appui des partenaires techniques et financiers, le pouvoir doit prendre ce problème à bras-le-corps.

J’espère vraiment que ce mandat sera placé sous le signe de la justice financière et la redevabilité qui doivent être au cœur de la gouvernance publique au Bénin

Au Bénin, nous n’avons pas un fort taux de chômage d’autant plus qu’on a connu la création de nombreux emplois entre 2016-2021. Le défi dans ce domaine, c’est plutôt la création d’emplois durables et des revenus décents pour contrer le phénomène du sous-emploi et de la précarité des revenus afin de permettre aux Béninois de vivre dignement.

La population béninoise est composée à moitié d’une part de femmes et d’autre part des enfants. Pour ces deux couches de la population, il faudra donc accorder plus d’attention dans les politiques publiques. Et puis, on ne peut pas continuer à décider sans les femmes. Elles doivent être davantage présentes dans les instances de prise de décision.

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