« Au Bénin, très peu de femmes sont responsables de partis politiques », entretien avec Marie Odile Attanasso ancienne ministre de l’Enseignement supérieur

« Au Bénin, très peu de femmes sont responsables de partis politiques », entretien avec Marie Odile Attanasso ancienne ministre de l’Enseignement supérieur

Le 1er mars 2021, WATHI est allé à la rencontre de Marie Odile Attanasso, ancienne ministre de l’Enseignement supérieur et auteure de l’Ouvrage « Femmes et pouvoir politique, des origines dahoméennes à nos jours ». Riche d’une carrière de 30 ans en tant qu’enseignant-chercheur à l’Université nationale du Bénin, elle aborde la question du rôle de la femme sur le champ politique et leur représentativité dans les scrutins au Bénin. Celle que l’on surnomme « Mao » est l’une des rares femmes à avoir occupée un fauteuil ministériel sous la présidence Patrice Talon.

Depuis la sortie de votre livre femme et pouvoir politique en 2012, comment jugez-vous l’évolution de la situation des femmes notamment dans le domaine politique ?

Je ne peux pas dire que la situation s’est améliorée puisque j’ai encore eu la chance d’analyser les données des dernières élections. Nous sommes redescendus à 6 femmes élues alors que nous en avions 8 lors la sixième mandature (2011-2015).

Cela veut dire simplement que nous n’avançons pas. On dirait qu’il y a un plafond de verre que nous ne pouvons pas franchir. Au niveau des élections communales, nous n’avons pas encore eu la chance d’analyser les données mais je crois que la situation n’a pas beaucoup évolué non plus.

Il faut rechercher les causes dans les contraintes socio-culturelles et le niveau d’alphabétisation des femmes. Le positionnement joue également beaucoup en défaveur des femmes. Les responsables des partis politiques ne positionnent pas très bien les femmes.

Malgré la réforme du système partisan qui nous a amené à deux partis, la situation stagne toujours. Aux législatives dernières, l’Union progressiste n’a eu qu’une seule femme ; c’est au niveau du Bloc Républicain que nous avons eu 05 femmes. Le positionnement est déterminant pour offrir la possibilité aux femmes d’accéder aux instances de prise de décisions.  Il y a également le manque de moyens. La politique nécessite beaucoup de moyens financiers pour amener la population à adhérer à votre parti et pour mettre en œuvre des activités.

Par ailleurs, très peu de femmes sont responsables de partis politiques. Actuellement, il n’y a que le parti Union pour le développement d’un Bénin nouveau (UDBN) qui soit dirigé par une femme, Madame Claudine Prudencio. Avant, il y avait Madame Rosine Vieyra Soglo pour le compte de la Renaissance du Bénin (RB). Ce n’est plus le cas aujourd’hui, son parti n’étant plus très actif.

Il y a une multitude de facteurs qui peuvent expliquer la situation des femmes au niveau politique aujourd’hui. Jusqu’en 2016 par exemple, on avait plus de femmes au sein de l’exécutif qu’actuellement. Certains gouvernements du régime passé avaient un peu plus de 30 % de femmes. Actuellement, nous avons 5 femmes sur les 24 membres, soit 20,83 %.

Comment faire évoluer les mentalités et changer le système ?

Ce système suppose que ce sont les hommes qui dominent. C’est toujours mal vu qu’une femme puisse prendre position, avoir un rôle de leadership et diriger des politiques au niveau des instances de prise décision.

Pour la conscience collective, une femme qui prend le pouvoir aura du mal à être docile dans un ménage. Or, ce qui doit être, c’est que chacun doit jouer sa partition selon ses compétences et indépendamment des rôles hiérarchiques que la société nous a attribués. On dit souvent « les femmes ne sont vraiment pas disponibles ». Elles ont beaucoup de charges : le ménage, l’entretien des enfants, des personnes âgées, le mari. Les hommes ne veulent pas voir les femmes aller faire des réunions par exemple tard dans la nuit.

Notre société est-elle prête à confier à une femme la plus haute responsabilité ?  

La question est de savoir si notre société est prête pour prendre une femme comme présidente de la République ? Si elle est prête, le jeu sera ouvert. Si la société le veut, les femmes seront parrainées spontanément si elles aspirent à diriger le pays. Si ce n’est pas le cas, on va toujours trouver des moyens et chercher des excuses pour leur refuser ce droit-là.

Mon avis est que notre société n’est pas prête pour accepter une femme comme président de la République. Le problème n’est pas le parrainage qui ne cible pas spécifiquement les femmes mais plutôt la façon de penser le rôle de la femme dans la société. C’est à ce niveau qu’il faut circonscrire le mal.

Selon les dernières réformes constitutionnelles, 24% de femmes doivent siéger obligatoirement au parlement. Cela a été jugé insuffisant par la société civile. La révision de la constitution est-elle une occasion manquée de changer la situation des femmes dans le pays ?

Je trouve que ce qui s’est passé est quand même inédit. Nous sommes en train de sortir petit à petit de l’impasse.  En 2010, les députés de l’Assemblée nationale ont proposé de faire comme d’autres pays à l’instar du Burkina-Faso en instaurant un quota. Là-bas, il a été retenu que toutes les listes électorales doivent comporter au moins 30% de femmes et 30% d’hommes, le reste peut faire l’objet de compétition entre les sexes.

La politique transformationnelle pour une meilleure représentativité des femmes est une bonne approche même si je fais partie de ceux qui pensent qu’on aurait dû se battre nous-mêmes pour être élues sur les listes classiques, c’est-à-dire être parmi les 83 députés

Malheureusement, cette proposition a été jugée anticonstitutionnelle au Bénin. La nouvelle loi 2019-43 portant code électoral impose aux partis politiques d’élire au moins 24 femmes à l’Assemblée nationale, c’est-à-dire une femme par circonscription électorale, en dehors des femmes qui auraient été élues sur les listes électorales normales pendant le scrutin. Donc logiquement, le nombre 24 pourrait être dépassé.

Si les hommes politiques font de bons positionnements, le nombre de femmes élues obtenu pendant les élections va s’ajouter au 24 et il y aura davantage de femmes à l’Assemblée nationale. Même si sur les listes classiques, il n’y a aucune femme élue, 24 femmes élues dans les circonscriptions siégeront à l’Assemblée nationale.

Dans les politiques sensibles au genre, c’est ce qu’on appelle une politique transformationnelle.  On ne laisse plus les choses au sort mais on prend toutes les dispositions pour parvenir aux résultats escomptés quelle que soit l’issue du vote. La politique transformationnelle pour une meilleure représentativité des femmes est une bonne approche même si je fais partie de ceux qui pensent qu’on aurait dû se battre nous-mêmes pour être élues sur les listes classiques, c’est-à-dire être parmi les 83 députés.

Ce dispositif a été pensé parce qu’après une réflexion sur plusieurs années, avoir 10 femmes à l’Assemblée nationale serait une gageure. C’est comme si ce seuil était infranchissable, c’est-à-dire nous sommes devant un plafond de verre.  La nouvelle approche est donc une avancée majeure.

Où est-ce qu’on ira chercher ces 24 femmes qui ne seront pas sur les listes électorales pour siéger au parlement.  Si éventuellement, le quota n’est pas atteint dans les urnes ?

Les stratégies pour atteindre ce résultat sont bien mentionnées dans la loi électorale. Il revient aux femmes de s’impliquer davantage dans la vie politique et de s’y investir. Selon l’article 145 «  Les partis politiques, désireux de prendre part aux élections législatives, présentent des listes de candidats dans toutes les circonscriptions électorales.

Chaque liste comprend un nombre de candidats égal à celui des sièges à pourvoir dont une femme et sa suppléante spécialement présentées au titre des sièges réservés. Chaque candidat a un suppléant personnel qui figure sous cette appellation sur la liste. Nul ne peut être candidat sur plus d’une liste ».

Qu’est-ce qui a été fait pour les femmes ces cinq dernières années et qu’est-ce qu’elles attendent du prochain quinquennat ?  

Ajouté à la question de sièges réservés que je viens d’évoquer, il y a une femme colistière qui pourrait devenir bientôt, la première femme vice-présidente du Bénin. C’est un grand pas qu’aucun pays n’a encore fait en Afrique. Je pense que c’est à encourager.

Nous tendons vers les grandes démocraties. Il y a le programme Assurance pour le renforcement du capital humain (ARCH) qui, on ne le dit pas assez, est axé autour des femmes. On touche les femmes analphabètes, les femmes pauvres, ce qui va permettre  de leur donner un peu plus de capacités pour être autonomes, pour mieux s’insérer dans la vie sociopolitique. Quand vous n’avez pas d’instruction, de moyens, c’est difficile pour vous d’appartenir à un parti politique.

Cela va permettre d’avoir plus de femmes à même de devenir les décideurs de demain. Le résultat à long terme sera nettement meilleur. Il y a le programme SWEDD dédié aux pays sahéliens et pour lequel le Bénin s’est beaucoup battu. On parle là d’un programme d’autonomisation des femmes. Et qui dit autonomie dit prise en charge pour une meilleure visibilité au niveau des instances de prise décision.

Je ne désespère pas. Le meilleur reste à venir pour les femmes. Elles doivent seulement continuer à améliorer leurs compétences, à intégrer les différents programmes,  et agir sur leurs capacités intellectuelles et d’instruction jusqu’à atteindre le niveau où elles ont la main pour changer les choses.

Il faut qu’elles quittent définitivement leur zone de confort pour montrer ce dont elles sont capables. C’est vrai que nous sommes dans une « construction sociale » où on a fait croire à la femme dans la répartition des rôles, qu’elle ne peut pas occuper certaines fonctions. Mais en réalité, il n’en est rien. Les femmes sont même plus intelligentes que les hommes.

Je ne désespère pas. Le meilleur reste à venir pour les femmes. Elles doivent seulement continuer d’améliorer leurs compétences, d’intégrer les différents programmes, d’agir sur leurs capacités intellectuelles et d’instruction jusqu’à atteindre le niveau où elles ont la main pour changer les choses

La Covid-19 montre que les femmes savent ce qu’il faut faire en cas de crise et sa gestion. L’Islande, Taïwan, la Nouvelle-Zélande, l’Allemagne, la Finlande, le Danemark ont mieux géré le premier pic de la pandémie parce qu’ils sont dirigés par des femmes. Ces femmes ont agi plus rapidement avec plus de transparence tout en mettant de l’empathie et de l’affection dans les relations avec leurs populations pendant cette pandémie.

Dans les sociétés matrilinéaires où la femme domine, les choses avancent très bien. La femme doit comprendre désormais que Dieu n’a pas voulu les choses ainsi mais c’est plutôt les normes de la société qui la relèguent au second plan. En comprenant les choses ainsi, elles vont s’affranchir de tous ces freins.

Quels sont les enjeux de cette élection présidentielle pour la participation des femmes ?  

Déjà que les candidats aient des projets de société et qu’ils les mettent sur la place publique pour qu’on en discute. Je connais déjà la vision du chef de l’Etat pour les femmes pour avoir contribué à la rédaction du projet de société et du PAG et aussi, pour avoir siégé au gouvernement. Pour les autres candidats, j’attends toujours qu’ils nous parlent de leurs propositions et qu’on en discute.

Je verrai à cet instant ce qu’ils proposent pour l’intégration des femmes. J’attends du futur président qu’il mette l’accent sur la promotion de la scolarisation des filles, et les  stratégies à mettre en œuvre pour les maintenir à l’école. Au niveau du primaire, la parité est presque atteinte. Par contre, au niveau du secondaire, nous sommes actuellement à 6 filles pour 10 garçons. Quand on monte, l’écart est criant.

Nous sommes actuellement à 3 filles pour 10 garçons au supérieur. Au secondaire, il faut utiliser tous les moyens de discrimination positive pour maintenir les filles à l’école par des bourses et des motivations. Cela aura une incidence sur leur présence au niveau du supérieur.

Au sein de l’exécutif, ce sont des personnes compétentes qu’on nomme donc il faut aider les filles à obtenir les qualités requises pour prétendre à des postes de responsabilité. Dans la fonction publique, la proportion des femmes cadres est très faible par rapport à celle des hommes.

N’avez-vous jamais rêvé de participer à une élection présidentielle ?

J’estime que l’essentiel n’est pas d’être président de la République mais plutôt ce qu’on apporte à l’évolution de sa société et au développement économique. Par les étudiants que je forme, j’apporte déjà ma pierre à l’édifice. Les enseignants font même mieux que les hommes politiques. En dix ans, voyez le nombre d’étudiants que je peux former. Après 30 ans de service, j’ai vu des générations et des générations d’étudiants rejoindre l’administration. Je contribue à la qualité du capital humain dans mon pays et cela n’a pas de prix. J’aime tout ce qui concerne l’éducation. Il faut que le pays ait un capital humain de qualité.

Comment avez-vous pu concilier vie de famille et hautes fonctions politiques ?  

Quand on aime quelque chose, on sait se donner les moyens pour l’accomplir. Si c’est un choix, c’est qu’en amont, tu as fait l’arbitrage nécessaire en  bon économiste pour voir les ajustements à faire en vue des résultats à atteindre. Il faut se donner les moyens de sa politique.

La journée du 8 mars célèbre chaque année les droits des femmes, quelle est votre perception d’une telle initiative ?  

Je propose de célébrer les femmes qui ont réussi par exemple dans le commerce, au marché, dans l’enseignement et autres pour montrer aux jeunes filles que c’est bien possible qu’une femme soit compétente. Il suffit d’y croire. Il faut sortir les modèles de l’ombre. Je préfère cette approche.

Il ne faut pas seulement se plaindre des chiffres et s’arrêter là. A travers les indicateurs, on ne voit pas tout. Je pense que nous n’aurons pas cette année une journée du 8 mars festive avec des foulards et écharpes en raison du contexte sanitaire. C’est donc une opportunité pour nous, de réfléchir davantage sur les conditions de la femme dans nos sociétés.

J’estime que l’essentiel n’est pas d’être président de la République mais plutôt ce qu’on apporte à l’évolution de sa société et au développement économique. Par les étudiants que je forme, j’apporte déjà ma pierre à l’édifice. Les enseignants font même mieux que les hommes politiques

J’encourage les candidats à trouver de bonnes stratégies pour la scolarisation des filles. Il y a beaucoup de choses à faire à ce niveau, les internats ayant disparu. Il s’agit des internats de jeunes filles qui permettent le maintien des filles dans le système scolaire. Ces espaces scolaires les exposent moins aux tentatives externes de détournement des filles vers d’autres activités qui leur sont généralement préjudiciables.

Ce système a permis d’avoir beaucoup de femmes cadres dans toutes les administrations dans un passé récent. Il faut jeter un coup d’œil au passé, voir ce qui a marché et comment l’ajuster aux réalités d’aujourd’hui pour améliorer l’avenir des jeunes filles dans notre pays.


Crédit photo : bestinfo-bj.com

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