« Je crois qu’il y a des entreprises dans le pays, qui, si vous leur soumettez un projet bien structuré, peuvent se décider à vous accompagner », entretien avec Alain Cossi Gbaguidi, adjoint au maire et chef du huitième arrondissement de Cotonou

« Je crois qu’il y a des entreprises dans le pays, qui, si vous leur soumettez un projet bien structuré, peuvent se décider à vous accompagner », entretien avec Alain Cossi Gbaguidi, adjoint au maire et chef du huitième arrondissement de Cotonou

Alain Cossi Gbaguidi est adjoint au maire et chef du huitième arrondissement de Cotonou.

Pouvez-vous nous faire une brève présentation du huitième arrondissement de Cotonou ? 

Le 8ème arrondissement est situé au centre de la ville de Cotonou dans le département du littoral et compte huit quartiers. Ces quartiers sont Houenoussou, Gbedagba, Minonkpo, Mededjro, Agbondjedo, Agontikon, Tonato et Houehoun. Chez nous, on ne nomme pas un quartier pour le plaisir de le nommer.

Chaque dénomination a un sens. Gbedagba veut dire un endroit où il fait bon vivre, Minonkpo : unissez-vous à cœur ouvert pour relever les défis de votre temps. Quand on prend Houenoussou, cela veut dire l’heure a sonné, l’heure du bonheur a sonné. Mededjro : quand vous vivez sur nos terres, vous êtes une personne enviée dans la société.

Agontikon pour signifier qu’au temps de nos aïeux, les cocotiers étaient les  arbres dominants dans cette région. Avec l’urbanisation, on ne voit plus aujourd’hui ces cocotiers géants mais le quartier a conservé son nom. Agbondjedo : nous disons souvent qu’après l’effort, c’est le réconfort.

Ce nom présage de l’apaisement après de durs labeurs, une période d’agitation. Et pour finir, Tonato indique que pour filer du bon coton, il faut agir en symbiose. C’est le peuple qui construit. En s’unissant, en échangeant les idées, nous pouvons mettre les initiatives bout à bout pour aboutir à un meilleur résultat.

Comme le dit le philosophe français Jean Bodin, « il n’est de richesse que d’hommes ». Notre richesse, ce sont nos valeureuses populations. N’importe qui ne vit pas dans le huitième arrondissement. C’est une zone enclavée. Quand il pleut une seule fois dans l’année, c’est la débandade, avec des débordements et un encombrement des eaux dans les ménages.

Parmi les Huit quartiers que compte le huitième arrondissement, quatre sont inondés au moins huit mois dans l’année. Comment  relevez-vous ce défi ?

A la base, nous n’avons pas de moyens. Ce qui fait la différence au niveau local, c’est parfois le management de l’élu. Dans ces conditions, le chef d’arrondissement doit puiser dans ses tréfonds s’il veut donner satisfaction aux administrés. Nous sommes dans une ville particulière, située sur le cordon littoral entre le lac Nokoué et l’Océan Atlantique. Les problèmes d’inondations sont permanents.

Conscient que l’Etat ne peut tout faire, je m’appuie sur mes 20 années d’expérience d’agent des Bâtiments et travaux publics pour atténuer le calvaire des populations. En prélude à cette saison pluvieuse, j’ai dû plaider auprès d’entrepreneurs volontaires. Ces derniers ont mis à ma disposition de gros engins lors de l’ouverture de tranchées, du curage des caniveaux, du reprofilage et chargement de certaines voies.

Il faut empêcher à tout prix les eaux pluviales de stagner. Quand vous videz la boue, l’eau prend son canal naturel pour aller se jeter dans le lac. Si ce travail met du temps à être finalisé, l’eau gagne très rapidement les ménages. Cotonou compte quatre fois plus d’arrondissements que les autres villes à statut particulier.

C’est un grand défi. Notre responsabilité en tant qu’élu local, n’est pas d’attendre la mairie ou le gouvernement avant d’aller de l’avant. Un élu habile doit devancer l’arrivée des problèmes sur son territoire en planifiant ses actions selon les saisons et la nature des besoins.

Pour les spécialistes de l’aménagement des territoires, la solution efficace aujourd’hui serait d’évacuer les populations de cette zone. Est-ce que des réflexions ont été menées dans ce sens ? 

Cette solution a été envisagée à un moment donné. Nous avons remarqué que quand il pleut, les riverains deviennent des « Sans domicile fixe » (SDF). Ils vont loger auprès d’amis ou de parents des quartiers environnants, en attendant que les eaux soient évacuées.

S’il faut délocaliser le huitième arrondissement, il faudra alors délocaliser toute la ville de Cotonou. Ce n’est plus possible aujourd’hui de déplacer tout le monde. Déplacer 35 000 habitants qui se sont installés depuis des lustres avec un mode vie, une façon de faire, c’est la solution à envisager quand nous aurons tout essayé.

Je pense que les années précédentes, tout n’a pas été essayé. Des générations de familles vivent ici depuis la révolution, sur  leur lopin de terre, des gens qui n’ont plus la force de se reconstruire. Un contexte social de cette ampleur est difficile à vider.

Les problèmes d’aménagement de nos territoires ne sont pas une fatalité. Le phénomène est préoccupant certes, mais le stade auquel nous sommes dans la lutte contre les inondations cycliques prouve que les moyens existent bel et bien pour endiguer le mal, tout en conservant les droits de propriété.

Comment l’arrondissement intéresse-t-il les populations à l’assainissement de leur cadre de vie ?

Là où on parle d’humidité et d’inondations, les problèmes d’assainissement sont à prendre très au sérieux au risque de voir proliférer toutes sortes d’épidémies. L’État s’est engagé à accompagner les communes du Grand Nokoué dans la collecte et le traitement des déchets à travers la Société de gestion des déchets et de la salubrité urbaine. Nous faisons le nécessaire pour que chaque acteur joue son rôle dans ce processus. Le ramassage des ordures n’était pas régulier mais, depuis que la société a reçu des matériels, le service s’est amélioré.

Les problèmes d’aménagement de nos territoires ne sont pas une fatalité

Il ne s’agit pas, pour les populations, de croiser les bras. Elles doivent participer à la gestion.  Il y a des ménages qui se plaignent des déchets entreposés devant leur maison parce que les agents ne sont pas passés pour faire le travail. Quand c’est vérifié, le chef d’arrondissement remonte ces informations à la hiérarchie pour un suivi.

Quels sont les projets les plus significatifs depuis que vous êtes  aux commandes de votre arrondissement ?

Il faut avoir de l’ambition pour sa localité. J’ai vécu 28 ans auprès des populations en prenant le temps d’observer, de recenser ce dont elles ont besoin. C’est pourquoi j’essaie d’arranger beaucoup de choses en attendant l’intervention de la mairie. Quand ce que vous faites est bien et juste, personne ne s’y oppose.

Le cadre de vie des enfants dans le huitième arrondissement est très préoccupant. En pleine classe, vous voyez des serpents qui rentrent. L’instituteur est obligé de suspendre les enseignements et de demander aux élèves de revenir le lendemain.

Ce n’est pas une solution durable. On cherche seulement un peu de sable pour boucher les passages, on sarcle la cour de récréation mais c’est pour se retrouver encore quelques jours après, nez-à-nez avec les reptiles.

L’école se noie. Les besoins en infrastructures sont à peine couverts. En sillonnant l’arrondissement, vous remarquez des classes en plein air, des enfants assis sur un sol emboué. Les écoles, pour la plupart, sont construites en matériaux précaires et même sous forme de hangars. Le mobilier n’existe pas. Il était urgent d’agir pour sauver l’apprentissage scolaire.

Grâce aux sept modules de classes équipés d’un laboratoire, que nous avons construits au quartier Gbèdjromédé, sur financement de mes partenaires, les enfants ont aujourd’hui le sourire. Je suis reparti là-bas, ils étaient heureux d’étudier dans un milieu sain, à l’abri des intempéries.

Même si le maire m’a décerné un tableau d’honneur, ce n’est pas une raison pour dormir sur ses lauriers. C’est pourquoi, dans la foulée de cette distinction, j’ai repris mon bâton de pèlerin. Nous avons inauguré en mai 2021 à l’école primaire publique de Gbedagba, d’autres modules de salles de classe.

Avec mon équipe, nous avons pu convaincre la Société industrielle d’acier du Bénin, avec laquelle j’ai collaboré dans le secteur des BTP pendant trente ans avant d’être élu chef d’arrondissement, d’investir 100 millions de francs CFA dans la construction d’écoles. De la clôture aux infrastructures d’assainissement et de restauration, rien n’a été négligé.

Le défi pour nous est de pouvoir identifier et capter les entreprises citoyennes qui peuvent constituer un moteur pour le développement local.

Ces complexes scolaires ont changé le visage des quartiers au point où les populations confondent aujourd’hui les réalisations en place à des projets du gouvernement.

L’UNICEF a démontré qu’au moins un an d’éducation préscolaire est important pour le développement psychomoteur de l’enfant et même pour qu’il puisse devenir demain, un adulte épanoui. Au Bénin, nous avons un déficit de 42.120 classes de maternelle. On en dénombre très peu dans les arrondissements. Ce paramètre est en train d’être intégré dans le développement des infrastructures scolaires.

Je crois qu’il y a des entreprises dans le pays, qui, si vous leur soumettez un projet bien structuré, peuvent se décider à vous accompagner.

Le défi pour nous est de pouvoir identifier et capter les entreprises citoyennes qui peuvent constituer un moteur pour le développement local

Pendant la campagne des élections municipales, je n’ai pas voulu distraire les électeurs par des promesses tous azimuts. J’ai simplement dit que je changerai le visage de l’arrondissement sur le plan des infrastructures scolaires. Le projet de rénovation des salles de classe pour lequel le maire m’a honoré fait partie de mon programme d’actions.

Beaucoup de personnes pensent que l‘élection au niveau local n’a pas d’enjeu et donc qu’il n’est pas utile de mettre en avant ses idées ou de rêver grand pour son territoire, parce que les moyens d’action sont limités. C’est une façon étriquée de concevoir la gouvernance à la base.

Dans votre localité, la question de la sécurité est un problème récurrent, que faites-vous pour juguler cela ?

Quand j’ai pris fonction il y a un an, il n’y avait pas une semaine où des cambriolages ne sont pas signalés. Des hors-la-loi escaladent les murs pour aller vider les chambres et cuisines de leurs voisins. Les services de sécurité m’ont fait savoir que l’éclairage public défectueux favorise ces actes.

J’ai entrepris alors de faire le point de tous les lampadaires en panne dans chaque quartier. Quand le problème est au niveau d’un transformateur ou d’une ampoule, on changeait. Les plaintes ont, depuis lors, sensiblement diminué.

Beaucoup de personnes pensent que l‘élection au niveau local n’a pas d’enjeu et donc qu’il n’est pas utile de mettre en avant ses idées ou de rêver grand pour son territoire, parce que les moyens d’action sont limités. C’est une façon étriquée de concevoir la gouvernance à la base

Il y a beaucoup d’artisans sur votre territoire, comment peut-on les associer à la confection d’objets de protection de l’environnement et qui reviendront moins chers pour les populations ?

Si le gouvernement n’impose pas les récipients en plastique de 25000 CFA proposés par la société de gestion, il serait pourtant tout à fait normal de recourir à cette solution. Des paniers recouverts aux normes et tailles voulues, fabriqués par des artisans locaux, peuvent servir valablement à isoler les déchets ménagers dans un seul endroit, à l’abri des bêtes en divagation, en attendant l’arrivée de la voirie.

Ce sont effectivement des solutions moins coûteuses pour les ménages dont les revenus ne permettent pas d’accéder aux poubelles homologuées par l’Etat.

La loi n°2013-05 du 27 mai 2013 portant création, organisation, attributions et fonctionnement des unités administratives locales en République du Bénin charge, en son article 25, le Chef d’arrondissement (CA) d’assurer le contrôle et la coordination des activités des services publics sociocommunautaires de l’Etat ainsi que l’harmonisation des activités de développement. Concrètement, au niveau de la chaîne des élus, à la base, quels sont les moyens d’action réservés au CA, pour qu’il puisse jouer pleinement son rôle ?

Le véritable moyen dont nous disposons est le plaidoyer, non seulement auprès des partenaires, mais également au niveau du conseil communal. Une fois en conseil, le CA défend ses populations en rappelant sans cesse ce dont elles ont besoin au quotidien pour la bonne marche de leurs activités.

On ne va pas au conseil communal, ni en conseil d’arrondissement, pour dormir. Il faut se battre. Tous les projets sont intégrés dans le budget de la commune, donc si vous n’êtes pas habile lors de l’arbitrage, votre arrondissement peut passer au second plan, parce que vos besoins ne sont pas bien circonscrits.

Vous défendez une thèse selon laquelle il faut doter les arrondissements d’un budget. Comment ces questions évoluent-elles avec les acteurs en charge de la décentralisation ?

La question a été débattue plusieurs fois avec le préfet. Il a apprécié la portée de la proposition. J’estime, qu’au regard des enjeux de gouvernance à la base, les chefs d’arrondissement ont plus de charges que les députés par exemple.

Si les administrés acceptent de mieux en mieux de consentir à des sacrifices pour assainir leur cadre de vie, c’est grâce à l’agilité des chefs d’arrondissement. Si une réforme doit impacter positivement les consommateurs finaux que sont les populations, tout dépend des moyens d’action sur lesquels repose l’élu local. C’est la raison pour laquelle nous plaidons pour un budget particulier.

Pendant la crise sanitaire, ce sont les chefs d’arrondissement qui ont servi de courroie de transmission pour le respect des gestes barrières dans les ménages. La Covid-19 a révélé que la décentralisation représente une chaîne d’acteurs, dont il ne faut négliger aucun maillon pour garantir l’efficacité des politiques publiques de santé.


 

Crédit photo : Hadjihou Bergedor

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